mercredi 9 janvier 2008

Le vertige

"Je veux réciter un cantique; je l’ai retenu. Avant de commencer, c’est une attente intérieure qui s’étend à l’ensemble. Ai-je commencé? Tout ce qui accroît successivement au pécule du passé entre au domaine de ma mémoire : alors, toute la vie de ma pensée n’est que mémoire : par rapport à ce que j’ai dit; qu’attente, par rapport à ce qui me reste à dire. Et pourtant mon attention reste présente, elle qui précipite ce qui n’est pas encore à n’être déjà plus. Et, à mesure que je continue ce récit, l’attente s’abrége, le souvenir s’étend jusqu’au moment où l’attente étant toute consommée, mon attention sera tout entière passée dans ma mémoire. Et il en est ainsi, non seulement du cantique lui-même, mais de chacune de ses parties, de chacune de ses syllabes : ainsi d’une hymne plus longue, dont ce cantique n’est peut-être qu’un verset; ainsi de la vie entière de l’homme, dont les actions de l’homme sont autant de parties; ainsi de cette mer des générations humaines, dont chaque vie est un flot."
St Augustin, Les confessions, CHAPITRE XXVIII. 38.

"Il s'était, dans sa tête, représenté et construit, d'avance, un processus géométrique simple: la réalité s'affirmait rebelle, et, sur quelque point qui lui échappait, en terrible désaccord avec les prévisions de son esprit."

La femme des sables, Abé Kôbô

« Si toutes choses sont en devenir, comment une connaissance est-elle possible ? »

Socrate à Héraclite

Penser le temps nous plonge dans l’abîme : nous vivons dans le temps et nous somme incapable de nous en extraire. Si nous regardons vers l’infini nous sommes pris par une sorte de vertige philosophique. Comment penser le devenir sans me noyer dans le non mesurable ? Jusqu’à quelle échelle ou quelle unité de temps peut-on envisager ce qui arrive ? La seule réalité tangible semble être le présent, l’instant face au passé qui m’échappe et au futur n’est pas encore. Le présent même est difficile à saisir, "Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent." nous dit Pascal.

Le concepteur qui s’apprête à laisser une œuvre derrière lui est confronté à la question de « l’après ». Son œuvre s’inscrit dans le temps, elle émane de « l’avant », se construit, se dilate vers l’avenir. Le concepteur est pris dans le tourbillon de ce qui dure, ce qui demeure, et de ce qui passe. Il est dans le projet, donc il pense le futur. Il dessine quelque chose qui va se faire. L’acte de conception architecturale propulse au-delà du présent et la matière qui constitue l’œuvre dure, emporte l’oeuvre bâtie dans un avenir plus ou moins long mais toujours incertain. L’incertitude inquiète. Face à cet inconnu, on observe certaines formes de résistance, notamment par les simulations, les statistiques, les probabilités, autant de tentatives de prévision qui rassurent. L’incertitude demeure. De telles stratégies semblent efficaces à court terme mais prennent en compte des paramètres d'un présent qui évolue. Envisager l’avenir nous dépasse. Nous sommes impuissants confrontés au temps long de la matière qui nous habite profondément par rapport au temps rapide notre existence sur terre.

Que pouvons-nous vraiment prévoir ? Le savoir de l’architecte peut lui donner quelques notions quant au devenir « physique » de l’ouvrage, nous avons une idée de ce qui est « solide » et qui à donc plus de chance de durer, en fonction les matériaux utilisée on peut prévoir un cycle de maintenance pour aider l’ouvrage à traverser une certaine durée (exemple : « il faut repeindre tout les cinq ans », durée au bout de laquelle la peinture s’écaille). Une connaissance physique de la matière peut permettre d’établir un emploi du temps pour l’entretien. Cependant, les facteurs de transformations ou de dégradation de la matière évoluent aussi, le climat peut changer, l’humidité, la pollution, sans parler des « accidents », catastrophes naturelles. Le contrôle sur le « cycle naturel » de transformation de la matière est donc limité. Le comportement des hommes face à l’ouvrage parait encore plus imprévisible. Qui peut prédire les transformations d’une société, évaluer ses besoins futurs ? L’observation du passé et du présent sont les seuls outils auxquels on s’accroche pour ne pas perdre pied dans ce qui nous dépasse, le devenir impalpable, inaccessible pour notre cerveau habitué à penser le mesurable. Le temps découpé, apprivoisé en heures, minutes, secondes

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